À mesure que les crises écologiques, sociales et démocratiques s’intensifient, les formes traditionnelles de philanthropie atteignent leurs limites. Inspirée des travaux récents sur la Philanthropy 4.0 et des réflexions sur la coopération territoriale, une nouvelle approche se dessine : une philanthropie territoriale systémique, conçue comme une infrastructure de transformation collective.
I. Une philanthropie à l’épreuve de la complexité contemporaine
La philanthropie n’a jamais été aussi nécessaire. Face à l’ampleur des défis contemporains — dérèglement climatique, inégalités croissantes, fragilisation des institutions démocratiques, mutations technologiques rapides — elle demeure un levier essentiel pour mobiliser des ressources financières, humaines et cognitives au service de l’intérêt général. Pourtant, les formes dominantes de l’action philanthropique ont été conçues dans un monde où les problèmes étaient perçus comme sectoriels, identifiables et solvables par des interventions ciblées.
Or les défis actuels sont de nature systémique. Ils impliquent des enchevêtrements de causes, des effets à long terme et des interactions complexes entre acteurs publics, privés et citoyens. Dans ce contexte, la philanthropie fondée sur le financement ponctuel de projets, la recherche d’indicateurs d’impact immédiats et la segmentation thématique montre ses limites. Elle peine à soutenir des dynamiques de transformation en profondeur, qui nécessitent du temps, de la coopération et une capacité d’adaptation collective.
Les travaux du Presencing Institute sur la Philanthropy 4.0 proposent précisément de dépasser cette approche transactionnelle du don. Il ne s’agit plus seulement de mieux financer des initiatives, mais de soutenir des transformations systémiques en construisant des capacités collectives, des alliances durables et des infrastructures d’action partagée. Cette approche invite les acteurs philanthropiques à devenir des co-acteurs du changement, capables de travailler sur les causes profondes plutôt que sur les seuls symptômes.
Dans le même esprit, les réflexions portées par l’initiative Racines et relayées par La Fonda soulignent que la coopération ne peut plus être considérée comme un supplément d’âme. Elle constitue désormais une condition structurelle de la transformation. Les fondations, associations, entreprises, collectivités et citoyens doivent apprendre à travailler ensemble, en croisant leurs savoirs, leurs ressources et leurs temporalités.
II. Le territoire comme espace d’opération du changement systémique
Si la philanthropie 4.0 appelle une transformation des pratiques, elle ne peut rester abstraite. Le territoire apparaît comme l’échelle pertinente pour expérimenter de nouvelles formes de coopération. C’est à cette échelle que se rencontrent les besoins sociaux, les ressources locales, les institutions publiques et les initiatives citoyennes. C’est aussi là que se construisent les relations de confiance indispensables à toute transformation durable.
La philanthropie territoriale a déjà amorcé ce mouvement, en cherchant à rapprocher mécènes, associations et collectivités autour de projets locaux. Toutefois, elle reste souvent cantonnée à un rôle de soutien financier ponctuel. Les analyses de terrain mettent en évidence des obstacles récurrents : fragmentation des acteurs, manque de coordination, temporalités de financement trop courtes, participation citoyenne limitée, et difficulté à instaurer des mécanismes de gouvernance réellement partagés.
Dans ce contexte, la notion de philanthropie territoriale systémique vise à franchir un cap. Elle consiste à concevoir la philanthropie non plus comme un secteur ou un instrument, mais comme une infrastructure de coopération territoriale. Cette infrastructure doit permettre de fédérer les acteurs autour d’un diagnostic partagé, de soutenir des expérimentations dans la durée et de rendre visibles les contributions de chacun.
L’approche systémique implique ainsi de déplacer le regard : il ne s’agit plus d’additionner des initiatives, mais de créer des conditions de résonance entre elles. Les fondations et les mécènes deviennent alors des facilitateurs d’écosystèmes, capables de soutenir la coordination, l’ingénierie territoriale et les alliances entre acteurs.
III. Vers une infrastructure contributive : gouvernance partagée et transparence
La mise en œuvre d’une philanthropie territoriale systémique suppose de repenser les modes de gouvernance et de financement. Les outils traditionnels — appels à projets, subventions ponctuelles, évaluations standardisées — ne suffisent plus à soutenir des dynamiques collectives complexes. Ils doivent être complétés par des dispositifs capables d’organiser la délibération, la transparence et la co-décision.
Dans cette perspective, les technologies de registre distribué (DLT), notamment la blockchain, ouvrent des pistes intéressantes. Loin des imaginaires spéculatifs qui leur sont parfois associés, elles peuvent être envisagées comme des outils d’infrastructure de confiance. Elles permettent de rendre visibles les contributions, de tracer les flux de financement et de sécuriser les processus de décision collective.
L’usage de ces technologies ne constitue pas une fin en soi. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur la gouvernance polycentrique, inspirée notamment des travaux d’Elinor Ostrom sur les communs. L’enjeu est de concevoir des dispositifs où le pouvoir d’agir est distribué entre plusieurs centres de décision, tout en restant coordonné. Une telle gouvernance permet de mieux prendre en compte la diversité des acteurs et des intérêts, tout en favorisant la responsabilisation collective.
IV. Une proposition opérationnelle : une plateforme territoriale multi-collèges
Concrètement, une philanthropie territoriale systémique pourrait s’incarner dans une plateforme territoriale de coopération, structurée autour de plusieurs collèges d’acteurs et gouvernée selon des principes de transparence et de participation.
Cette plateforme reposerait sur un fonds commun, co-alimenté par des contributions financières et non financières. Elle réunirait différents collèges : citoyens, structures d’intérêt général, entreprises mécènes, collectivités publiques et éventuellement acteurs de la recherche. Chaque collège participerait aux décisions selon des règles explicites, combinant égalité de principe (une organisation ou une personne, une voix) et mécanismes de pondération adaptés — tels que le vote quadratique — permettant de valoriser l’intensité des engagements sans favoriser la domination d’un acteur unique.
Au cœur de ce dispositif, une organisation autonome décentralisée (DAO) pourrait servir de support technique à la gouvernance. Appliquée à la philanthropie territoriale, une DAO permettrait une gestion collective, transparente et décentralisée d’un fonds commun destiné à co-créer et soutenir des projets sur un territoire. Chaque membre — qu’il soit citoyen, entreprise ou collectivité locale — pourrait participer aux décisions, proposer des initiatives, débattre des priorités et contribuer à l’élaboration d’un diagnostic territorial partagé.
L’outil offrirait des espaces de discussion ouverts et des mécanismes de vote traçables, favorisant une gouvernance polycentrique et horizontale. Il pourrait également être adossé à une monnaie locale complémentaire, facilitant la circulation des ressources et renforçant l’ancrage territorial des projets.
V. Mécénat de compétences et reconnaissance des contributions non financières
L’un des apports majeurs d’une telle plateforme réside dans la valorisation des contributions non financières. Le mécénat de compétences, en particulier, constitue un levier encore sous-exploité. Dans un dispositif contributif, les structures d’intérêt général pourraient publier leurs besoins en compétences, tandis que les entreprises proposeraient des mises à disposition de collaborateurs.
Les structures bénéficiaires pourraient contribuer, de manière volontaire, à un fonds commun en versant un pourcentage symbolique de la valeur des prestations reçues. Ce montant pourrait être complété par des financements publics ou philanthropiques. Les entreprises engagées recevraient en échange des droits de participation à la gouvernance, sous forme de jetons de vote proportionnés à leur engagement.
Ce dispositif permettrait de reconnaître la valeur des contributions non monétaires et de renforcer la responsabilité des acteurs dans la gestion des ressources collectives. Il contribuerait également à décloisonner les relations entre économie sociale et économie conventionnelle, en favorisant des formes de coopération fondées sur la réciprocité et la transparence.
VI. Intelligence territoriale et économie des communs
Au-delà des outils, l’enjeu est celui de l’intelligence territoriale. À la différence des approches de type « smart city », centrées sur l’optimisation des flux et des services, l’intelligence territoriale désigne une intelligence collective appliquée aux écosystèmes locaux. Elle vise à faire émerger, stimuler et mettre en synergie les capacités des acteurs, des citoyens et des environnements, afin de co-construire des réponses adaptées aux enjeux du territoire.
Dans cette perspective, les technologies numériques peuvent contribuer à l’émergence de systèmes informationnels plus symbiotiques, favorisant la circulation des connaissances, la coordination des actions et la reconnaissance des contributions. Elles peuvent soutenir une économie des communs, où les ressources sont gérées collectivement et orientées vers le bien commun.
Les travaux de Michel Bauwens sur l’économie collaborative soulignent l’importance d’un modèle hybride articulant trois piliers : des communs accessibles à la communauté, des entreprises engagées dans leur soutien et des institutions publiques jouant un rôle d’encadrement et de facilitation. Les DAO, adaptées aux modèles coopératifs, pourraient constituer un outil pertinent pour expérimenter de nouvelles formes de gouvernance contributive à l’échelle locale.
Conclusion — Expérimenter des architectures de coopération
La philanthropie territoriale systémique ne se décrète pas. Elle se construit par l’expérimentation, l’apprentissage collectif et la mise en place d’infrastructures de coopération adaptées à la complexité des enjeux contemporains. Elle suppose de repenser les modalités de financement, de gouvernance et d’évaluation, en privilégiant la confiance, la transparence et la participation.
L’enjeu n’est pas de remplacer les formes existantes de philanthropie, mais de les compléter par des dispositifs capables de soutenir des transformations de long terme. Les fondations, entreprises, collectivités et citoyens ont un rôle à jouer dans cette évolution.
Dans un monde incertain, où les défis dépassent les capacités d’action des acteurs isolés, la philanthropie territoriale systémique invite à passer d’une logique de financement à une logique d’infrastructure, d’un modèle de don à un modèle de coopération, d’une addition d’initiatives à une véritable transformation des systèmes.
Références
Philanthropie systémique et coopération
- Presencing Institute. Philanthropy 4.0: What form of giving enables systemic change? 2020.
- Kania, John & Kramer, Mark. « Collective Impact », Stanford Social Innovation Review, 2011.
- Brest, Paul & Harvey, Hal. Money Well Spent: A Strategic Plan for Smart Philanthropy. Bloomberg Press, 2018.
- Reich, Rob. Just Giving: Why Philanthropy Is Failing Democracy. Princeton University Press, 2018.
Coopération territoriale et systémie
- La Fonda. Coopérer : comprendre les obstacles pour agir. Tribune 2025.
- Initiative Racines. Agir à la racine – transformation des pratiques philanthropiques. 2025.
- Ansell, Chris & Gash, Alison. « Collaborative Governance in Theory and Practice », Journal of Public Administration Research, 2008.
- Ostrom, Elinor. Governing the Commons. Cambridge University Press, 1990.
- Ostrom, Elinor. Polycentric Governance of Complex Economic Systems. Nobel Lecture, 2009.
Philanthropie territoriale et ESS
- Fondation de France. Les nouvelles formes de générosité. 2024.
- France générosités. Baromètre de la générosité. 2024.
- Cour des comptes. Le soutien public au mécénat des entreprises. 2018.
DAO, communs et gouvernance distribuée
- Bauwens, Michel & Kostakis, Vasilis. Network Society and Future Scenarios for a Collaborative Economy. 2014.
- De Filippi, Primavera & Wright, Aaron. Blockchain and the Law. Harvard University Press, 2018.
- Buterin, Vitalik. DAOs, DACs, DAs and More. Ethereum Blog, 2014.
- European Economic and Social Committee. Blockchain and the Social Economy. 2020.
Intelligence territoriale
- Bertacchini, Yann. Intelligence territoriale : concepts, méthodes et outils. 2004.
- Girardot, Jean-Jacques. Territorial Intelligence and Sustainable Development. 2010.
- Morin, Edgar. La Méthode. Seuil.
Monnaies locales
- Blanc, Jérôme. « Les monnaies locales complémentaires », Revue Française de Socio-Économie.
- Fare, Marie. Monnaies sociales et territoires. 2017.