La théorie contemporaine des communs émerge dans l’interstice laissé ouvert par l’épuisement des deux formes institutionnelles dominantes du XXᵉ siècle — le marché et l’État. Ce texte explore ses fondements, ses extensions et ses tensions.


Introduction — Problématique : au-delà du couple État/marché

La réémergence contemporaine de la notion de « communs » ne relève pas d’un simple effet de mode terminologique. Elle correspond à une crise plus profonde des formes institutionnelles dominantes. Depuis le XIXᵉ siècle, l’organisation des ressources repose largement sur une polarité structurante : propriété privée régulée par le marché ou propriété publique administrée par l’État. Cette bipolarité a structuré l’économie politique moderne, du libéralisme classique à l’État social.

Or les transformations écologiques, numériques et financières du XXIᵉ siècle mettent en tension ce cadre. Les ressources environnementales globales, les infrastructures numériques, les données, les connaissances et même certaines dimensions de la santé ou de la ville excèdent les catégories traditionnelles de la propriété exclusive. Elles sont caractérisées par des interdépendances systémiques, des externalités massives et une difficulté croissante à séparer strictement producteurs et usagers.

La question centrale devient alors la suivante :

Comment instituer des formes de gouvernance capables de préserver des ressources ouvertes et interdépendantes sans les soumettre à la logique exclusive de la propriété privée ni à la centralisation administrative ?

C’est dans cet interstice que s’inscrit la théorie contemporaine des communs.


I. Les communs : une catégorie institutionnelle et non une simple ressource

Un premier travail théorique consiste à clarifier le concept.

Un commun ne se réduit ni à un « bien commun » au sens philosophique, ni à un bien public au sens économique. La contribution décisive d’Elinor Ostrom consiste précisément à déplacer le débat de la nature du bien vers la structure de gouvernance.

Dans Governing the Commons (1990), Ostrom démontre empiriquement que des communautés locales sont capables de gérer durablement des ressources dites « communes » — pêcheries, forêts, systèmes d’irrigation — sans passer ni par la privatisation ni par la nationalisation. Elle identifie des principes institutionnels robustes : délimitation claire des usagers, règles adaptées au contexte local, mécanismes de surveillance mutuelle, sanctions graduées, dispositifs de résolution des conflits.

La conséquence théorique est majeure :

Un commun n’est pas une ressource ouverte sans règle ; c’est un régime institutionnel spécifique articulant ressource, communauté et règles d’usage.

Cette position contredit frontalement la thèse de Garrett Hardin sur la « tragédie des communs » (1968), qui postulait que l’accès collectif conduit inévitablement à la surexploitation. Les travaux ultérieurs ont montré que la « tragédie » décrite par Hardin correspond en réalité à un régime d’accès libre sans institution, et non à un commun structuré.

Le commun apparaît donc comme une forme institutionnelle tierce, distincte du marché et de l’État.


II. Extension des communs : du local écologique au numérique global

Historiquement, les communs renvoient aux droits coutumiers médiévaux (common lands) et à la catégorie romaine de res communes. Toutefois, leur réactivation contemporaine ne procède pas d’un simple retour au passé.

Deux dynamiques convergentes expliquent leur centralité actuelle.

Les luttes contre les enclosures contemporaines

À partir des années 1990, la mondialisation néolibérale s’accompagne d’un processus massif d’« enclosures » : privatisation de l’eau, brevetabilité du vivant, marchandisation des semences, financiarisation des terres.

Les mobilisations en Italie (référendum de 2011 sur l’eau), en Amérique latine (Cochabamba), ou les expériences municipalistes espagnoles ont contribué à transformer le commun en catégorie politique.

Les communs deviennent alors un principe normatif : la contestation de l’appropriation exclusive de ressources essentielles et la revendication d’une auto-gouvernance démocratique.

Les communs numériques et informationnels

La seconde dynamique provient du numérique.

Les logiciels libres, Wikipédia, les licences Creative Commons et l’open access ont montré la possibilité d’une production non propriétaire de ressources informationnelles à grande échelle.

Hess et Ostrom parlent de knowledge commons. La connaissance est non rivale : son usage par un individu n’en prive pas un autre. Son partage peut accroître sa valeur collective. Cela bouleverse la théorie économique classique des biens rivaux.

Cependant, cette ouverture crée de nouvelles tensions : plateformes privées captant la valeur produite collectivement, concentration des infrastructures, dépendance à des architectures fermées.

Ainsi, l’extension numérique des communs révèle une tension structurelle : la production peut être collective, mais la captation reste souvent privée.


III. Le commun comme critique de la propriété exclusive

Les théories contemporaines du commun ne se limitent pas à une description empirique ; elles formulent une critique normative.

Dardot et Laval définissent le commun comme un principe politique fondé sur l’auto-gouvernement et la co-activité. De même, les travaux sur la « common-based peer production » (Benkler) montrent que certaines formes de production coopérative excèdent la logique du marché.

Dans le capitalisme informationnel, la propriété devient un mécanisme d’extraction de rente plus que d’incitation à l’innovation. Les données et les infrastructures numériques fonctionnent comme des quasi-monopoles naturels.

La théorie des communs propose alors un déplacement conceptuel :

  • De la propriété comme exclusivité vers la propriété comme faisceau de droits modulables
  • De l’appropriation vers l’usage
  • De la centralisation vers la gouvernance distribuée

Cependant, cette critique se heurte à une difficulté : plus la communauté s’élargit, plus la coordination devient complexe.


IV. Contribution, économie politique et soutenabilité

Un commun ne survit que par la dynamique contributive de sa communauté.

Michel Bauwens et Vasilis Kostakis ont montré que les communs numériques sont souvent intégrés à des modèles hybrides où la valeur produite collectivement est captée par des plateformes privées. Cette tension est structurante du capitalisme numérique.

La soutenabilité d’un commun suppose donc :

  • des mécanismes explicites de réciprocité,
  • des dispositifs empêchant la capture monopolistique,
  • une articulation entre ouverture et viabilité économique.

Il ne s’agit pas d’abolir toute monétisation, mais d’éviter la privatisation des infrastructures collectives.

La question devient alors institutionnelle : comment maintenir la gouvernance distribuée lorsque les interactions deviennent globales ?


V. DAO et gouvernance distribuée : promesse et ambivalence

Les organisations autonomes décentralisées (DAO) apparaissent comme une tentative technique de répondre à cette question.

Fondées sur la blockchain, elles permettent :

  • la formalisation algorithmique des règles,
  • la transparence des transactions,
  • la distribution des droits décisionnels via des mécanismes tokenisés.

Elles semblent offrir une infrastructure potentielle pour des communs numériques à grande échelle.

Cependant, la littérature critique souligne plusieurs limites :

  1. La distribution des tokens peut reproduire des inégalités capitalistiques.
  2. La formalisation algorithmique peut rigidifier des processus délibératifs.
  3. La gouvernance technique ne remplace pas la légitimité politique.

Autrement dit, la blockchain ne garantit ni démocratie ni équité. Elle fournit une architecture.

La question devient alors normative : une DAO peut-elle être conçue comme infrastructure d’un commun plutôt que comme simple mécanisme de coordination capitalisée ?

Cela suppose :

  • une limitation des droits purement financiers,
  • des mécanismes de vote non proportionnels à la richesse (quadratic voting, etc.),
  • une articulation entre délibération humaine et exécution algorithmique.

Conclusion — Les communs comme horizon institutionnel

Le débat sur les communs ne porte pas uniquement sur des ressources particulières. Il concerne la transformation des formes institutionnelles elles-mêmes.

La propriété privée exclusive et l’administration centralisée ne suffisent plus à gouverner des ressources interdépendantes et globalisées. Les communs offrent une alternative partielle fondée sur l’auto-gouvernance, la co-responsabilité et la limitation de l’appropriation exclusive.

Les DAO peuvent devenir des infrastructures facilitant cette gouvernance distribuée, mais elles ne constituent pas en elles-mêmes une solution politique.

Le défi du XXIᵉ siècle n’est pas seulement de partager des ressources, mais d’instituer des formes de gouvernance capables de maintenir ouvertes des ressources interdépendantes sans les livrer à la captation exclusive.

Les communs constituent moins une nostalgie qu’un laboratoire institutionnel pour penser l’après-bipolarité État/marché.


Références

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