Bernard Stiegler avait vu juste sur un point essentiel : nos sociétés ne traversent pas seulement une crise économique, sociale ou écologique, mais une crise plus profonde de leurs conditions de reproduction symbolique. Ce qui est atteint, ce n’est pas seulement le niveau de vie ni même la qualité du débat public ; c’est la capacité collective à produire du sens, de la transmission, de la projection — bref à inscrire les existences dans un devenir partageable.


Introduction — De l’entropie politique à la question de la légitimité

Là où une société tient encore, elle tient parce qu’elle parvient à articuler les techniques, les institutions et les formes de vie dans un horizon commun. Là où elle se défait, c’est que cette articulation se rompt.

Dans Dans la disruption, Stiegler décrivait un monde où l’accélération technologique, portée par une rationalité purement calculatoire, court-circuite les processus d’individuation. Les individus ne se constituent plus dans un rapport vivant à des savoirs, à des milieux, à des collectifs, mais dans des environnements techniques qui les assistent, les captent, les profilent et, ce faisant, les dépossèdent progressivement de leurs capacités. Ce n’est pas seulement l’économie qui se transforme, mais le rapport au temps, à l’attention, au désir, au politique. La disruption ne désigne pas un simple changement ; elle désigne un mode de transformation si rapide qu’il excède les cadres du droit, les rythmes de l’institution et les possibilités d’appropriation par les corps sociaux.

Le diagnostic stieglerien demeure d’une grande puissance. En mettant au centre la notion d’entropie, il nous rappelle que toute société peut perdre sa consistance lorsqu’elle détruit plus de savoirs, de liens et de possibilités qu’elle n’en régénère. À l’inverse, le néguentropocène désigne un horizon de bifurcation où les techniques cesseraient d’être organisées par la seule extraction de valeur et redeviendraient des supports de capacitation, de contribution et de déprolétarisation.

Ces propositions ont une force réelle. Elles déplacent la critique hors du seul registre moral et montrent que la crise contemporaine est aussi une crise de l’architecture des milieux. Pourtant, elles ne suffisent pas entièrement. Car si l’on veut penser sérieusement les conditions de mise en œuvre d’un devenir néguentropique, il faut interroger plus frontalement les structures de légitimation qui organisent aujourd’hui nos sociétés.

Pourquoi les solutions connues demeurent-elles si souvent inapplicables ? Pourquoi l’intelligence collective disponible n’est-elle pas convertie en puissance politique ?

La réponse oblige à déplacer la focale vers une crise de la légitimité, qui est aussi une crise de la confiance. Ce qui vacille aujourd’hui, ce n’est pas uniquement la croyance dans les gouvernants, mais la croyance dans les procédures elles-mêmes, dans la capacité des institutions à produire du juste, dans la possibilité même d’un monde commun fondé sur autre chose que l’agrégation concurrentielle d’intérêts privés.

Deux institutions apparaissent ici comme des nœuds majeurs : la démocratie telle qu’elle fonctionne réellement, et la monnaie telle qu’elle organise nos existences. Toutes deux prétendent garantir la coordination sociale ; toutes deux souffrent désormais d’un déficit croissant de légitimité ; toutes deux tendent à reconduire des formes de violence sous couvert de neutralité procédurale.


I. Les formes de la légitimité en crise

Une crise de la démocratie et de nos formes démocratiques

L’un des traits les plus frappants de notre époque est peut-être celui-ci : la démocratie est partout invoquée, mais de moins en moins crue. Elle demeure le langage obligé de la légitimité, tout en devenant pour beaucoup le nom d’une promesse déçue. Mais ce mot, précisément parce qu’il est devenu presque incontestable, tend à recouvrir une difficulté croissante : l’écart entre la procédure et la justice.

Le point décisif, mis en lumière de façon particulièrement nette par Geoffroy de Lagasnerie dans L’âme noire de la démocratie (Flammarion, 2026), tient au fait que la démocratie moderne fonde largement sa légitimité sur des procédures : l’élection, la majorité, la représentation, la conformité juridique, la liberté d’opinion. Or aucune de ces procédures ne garantit en elle-même la justice des décisions produites. Une majorité peut être injuste. Une loi peut être légale et néanmoins destructrice.

Rouvrir l’imaginaire politique au-delà des évidences du vote, de la représentation, de la souveraineté populaire et du parlementarisme, pour chercher des moyens « plus rationnels et plus justes » de légitimer l’acte de gouverner.

— Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie

C’est ici qu’apparaît une crise profonde de légitimité. Non parce que les citoyens rejetteraient abstraitement l’idée démocratique, mais parce qu’ils perçoivent de plus en plus que le respect des formes ne protège pas nécessairement du pire. La démocratie représentative se présente alors moins comme l’organisation du pouvoir populaire que comme un dispositif de transformation de l’assentiment en autorisation de gouverner, sans examen suffisant des conséquences concrètes de ce gouvernement.

Cette difficulté n’est pas seulement celle de la représentation. Les critiques classiques ont raison de rappeler que nos régimes sont souvent plus proches de gouvernements représentatifs oligarchisés que d’une véritable démocratie. Mais le problème va plus loin. Même lorsqu’on propose davantage de référendums, de participation ou de démocratie directe, on reconduit souvent le même présupposé procédural.

Chez Lagasnerie, la critique débouche sur quelques pistes concrètes. La première consiste à déplacer le critère de légitimité vers les effets réels des décisions sur les vies et les corps. La deuxième est l’idée d’un rôle accru de la connaissance scientifique dans l’évaluation des lois. La troisième passe par des formes de délibération plus épaisses — notamment les conventions citoyennes. La quatrième, plus radicale, ouvre la possibilité de penser des formes de décohabitation politique lorsque l’unité juridique devient elle-même une machine de violence.

La crise actuelle tient donc à une contradiction plus fondamentale : nous continuons de traiter comme légitime ce qui a simplement respecté les formes de la décision, alors même que les effets matériels de cette décision peuvent ruiner les conditions d’une vie juste.

Une décision ne devrait pas être tenue pour légitime parce qu’elle résulte d’une procédure formellement correcte, mais parce qu’elle peut être justifiée du point de vue de ses effets sur les vies, les corps, les milieux et les possibilités d’émancipation.


Une crise de la monnaie et de notre rapport à la création monétaire

La monnaie constitue l’autre grand impensé de la légitimité contemporaine. Elle apparaît souvent comme un simple instrument technique, un moyen neutre d’échange, d’allocation et de calcul. En réalité, elle est une institution politique majeure. Elle condense une certaine manière de définir la valeur, d’organiser les priorités collectives, de distribuer les droits d’accès à l’existence matérielle et, surtout, de configurer la confiance. Il n’y a pas de monnaie sans croyance partagée ; il n’y a pas de croyance durable sans légitimité institutionnelle.

Des chercheurs comme Michel Aglietta, André Orléan ou Bruno Théret ont montré que la monnaie doit être pensée comme institution de confiance, de dette et de souveraineté. Chez Orléan en particulier, la valeur n’est pas une propriété naturelle des choses ; elle est instituée socialement. Dans le monde anglophone, Christine Desan a insisté sur le caractère proprement constitutionnel de la monnaie : elle n’est pas née spontanément du marché, mais d’arrangements politiques et juridiques par lesquels une collectivité organise ses engagements réciproques.

La crise monétaire contemporaine ne signifie donc pas uniquement inflation, dette ou instabilité financière. Elle désigne plus largement une rupture entre la monnaie comme promesse collective et la monnaie comme dispositif de captation privée.

Qui décide de ce qui mérite d’être financé ? Qui choisit les futurs rendus possibles ? La monnaie ne se contente pas de mesurer l’économie : elle sélectionne les mondes qui peuvent advenir.

Dans les systèmes actuels, l’essentiel de la création monétaire provient du crédit bancaire. Ce mécanisme confère un pouvoir immense à des institutions dont les critères de sélection répondent d’abord à des logiques de rentabilité et de garantie patrimoniale, plutôt qu’à des finalités de justice sociale, de soutenabilité écologique ou d’utilité collective.

Cette crise se redouble d’un brouillage idéologique. D’un côté, on continue de présenter la monnaie comme rare, presque naturelle. De l’autre, les expériences historiques de soutien bancaire et monétaire ont bien montré que la monnaie peut être produite massivement lorsque les structures du système l’exigent. Ce qui n’est donc pas rare, au fond, ce n’est pas la capacité technique de création monétaire ; c’est la décision politique légitime quant à son orientation.

À cela s’ajoute une difficulté anthropologique plus profonde. La monnaie moderne tend à universaliser une forme de valeur abstraite qui homogénéise des réalités hétérogènes : le soin, le temps, l’attention, la fertilité d’un milieu, la robustesse d’un commun, la transmission d’un savoir. Lorsque tout doit être traduit dans l’unité monétaire dominante pour exister socialement, une part immense du réel devient invisible, sous-valorisée ou livrée à la destruction. La crise de la monnaie est aussi une crise de la mesure.


II. Imaginer d’autres horizons

D’autres systèmes plus émancipateurs

Si la crise de la légitimité touche nos formes démocratiques, la réponse ne peut pas consister en un simple retour nostalgique à des institutions anciennes. Il faut plutôt imaginer des formes politiques capables d’articuler participation, connaissance, conflictualité assumée et orientation substantielle vers la justice.

De ce point de vue, les expériences de conventions citoyennes, lorsqu’elles sont sérieusement organisées, ont montré quelque chose d’important. Elles suggèrent qu’un autre régime de légitimité est pensable : non plus fondé uniquement sur le nombre ou sur la délégation, mais sur le temps accordé à la délibération, sur l’exposition à des savoirs contradictoires, sur l’enquête, sur la confrontation argumentée. Lorsqu’on sort les citoyens du format instantané de l’opinion pour les engager dans un travail situé, informé et processuel, les positions évoluent souvent de manière significative.

Cela suppose plusieurs déplacements :

  • Sortir du mythe selon lequel chacun serait immédiatement compétent sur tout, en toute circonstance.
  • Reconnaître que la légitimité d’une décision peut tenir à son degré d’élaboration, à la qualité de l’enquête qui la fonde, et non seulement au nombre de voix qu’elle recueille.
  • Admettre que toute société traversée par des antagonismes a besoin d’institutions capables non d’effacer le conflit, mais de le traiter selon des critères de justice substantielle.

Dans cette perspective, un système plus émancipateur articulerait au moins quatre principes : un principe vitaliste, un principe de véridiction, un principe contributif et un principe de pluralité organisée.

D’autres systèmes monétaires

Penser d’autres systèmes monétaires ne consiste pas seulement à remplacer une monnaie par une autre, ni à fantasmer une sortie magique de toute médiation monétaire. Il s’agit d’interroger ce que nous attendons de la monnaie elle-même.

Plusieurs pistes peuvent ici être articulées.

La première consiste à repolitiser la création monétaire. Tant que le pouvoir de créer l’argent nouveau est massivement orienté par des critères privés de solvabilité et de rendement, la société reconduira mécaniquement ses asymétries. Il faut donc imaginer des institutions capables d’orienter une part significative de la création monétaire vers des finalités collectivement délibérées : transition écologique, santé, éducation, recherche ouverte, infrastructures du commun, économie du soin.

La deuxième piste est celle de la pluralité monétaire. Une société complexe n’a aucune raison de dépendre d’un seul type de monnaie pour tous les usages. Des monnaies locales, des systèmes de crédit mutuel, des unités contributives ou des dispositifs coopératifs de reconnaissance de valeur peuvent coexister avec la monnaie nationale.

Et cette pluralité n’est pas pure abstraction. En France, le Mouvement Sol recense aujourd’hui 80 monnaies locales, environ 40 000 adhérents particuliers, 10 000 professionnels et associations et l’équivalent de 5 millions d’euros en circulation. Des expériences comme l’Eusko, lancé en 2013 au Pays basque nord, montrent qu’une monnaie peut être pensée comme outil de relocalisation économique, de solidarité et de réencastrement territorial.

Plus radicale encore dans son intention, la monnaie libre Ğ1, dite « June », se présente comme une expérimentation de création monétaire distribuée entre les membres, selon une règle égalitaire interne, plutôt que concentrée dans le crédit bancaire classique. Qu’on adhère ou non à ses présupposés, elle a le mérite de rendre visible une question souvent occultée :

Qui crée la monnaie, selon quelle règle, et au nom de quelle conception de l’égalité ?

Ces expériences restent partielles, fragiles, parfois contestées, et aucune ne constitue à elle seule une solution systémique. Mais elles montrent déjà ceci : la monnaie n’est pas un donné intangible. Elle peut devenir un terrain d’expérimentation démocratique, territoriale et institutionnelle.

La troisième piste tient à une monnaie des communs — des dispositifs de valorisation qui ne récompensent pas uniquement la vente marchande, mais aussi les activités qui augmentent le patrimoine relationnel, cognitif et écologique d’un territoire. Il faut inventer des formes de reconnaissance économique capables de soutenir la contribution non immédiatement lucrative : documentation, transmission, coopération, entretien, apprentissage collectif, soin, médiation, production de connaissances ouvertes.


III. Conditions de mise en œuvre : de la critique à l’institution

La difficulté, bien sûr, n’est pas seulement d’énoncer d’autres imaginaires, mais de penser leurs conditions de possibilité. C’est ici que la perspective stieglerienne retrouve toute son importance. Car une bifurcation ne se décrète pas ; elle s’institue. Elle exige des milieux, des apprentissages, des médiations, des expérimentations territoriales, des formes d’alliance entre savoirs théoriques et pratiques situées.

Plusieurs conditions paraissent décisives.

La première est une reconstruction des capacités collectives de compréhension. On ne transformera ni la démocratie ni la monnaie sans une réappropriation des savoirs qui les concernent. Cela implique une politique ambitieuse de formation, d’éducation populaire, d’accès aux connaissances, de soutien à la recherche indépendante, d’institutions intermédiaires capables de traduire sans simplifier à outrance.

La deuxième est la création de dispositifs expérimentaux à échelle territoriale. Les alternatives crédibles se construisent souvent dans des milieux concrets, là où des acteurs peuvent articuler institutions locales, économie contributive, recherche, politiques sociales et innovation civique.

La troisième est l’invention de contre-pouvoirs épistémiques et civiques. Une société plus émancipatrice doit se doter d’instances capables d’évaluer les politiques à partir de leurs effets réels sur la santé, les inégalités, les écosystèmes, les savoirs et les capabilités. Il ne s’agit pas de remplacer la politique par la science, mais d’empêcher que le pouvoir puisse durablement gouverner contre les connaissances les plus solides disponibles.

La quatrième est une refondation de la confiance. Or la confiance ne se décrète pas davantage que la légitimité. Elle naît quand les institutions deviennent lisibles, discutables, révisables, et lorsqu’elles montrent qu’elles protègent effectivement les conditions de la vie commune.

  • Une démocratie qui expose les plus vulnérables à des politiques de relégation détruit la confiance.
  • Une monnaie qui finance prioritairement la spéculation détruit la confiance.
  • Des technologies qui capturent l’attention et prolétarisent les savoirs détruisent la confiance.

À l’inverse, des institutions qui capacitent, qui rendent compte, qui redistribuent le pouvoir de comprendre et d’agir, peuvent recommencer à produire du crédit symbolique.

La crise de la légitimité n’est donc pas un simple malaise conjoncturel. Elle révèle l’épuisement d’un certain régime de coordination sociale. Si nous ne voulons pas qu’elle se traduise par le cynisme généralisé, l’autoritarisme ou la fuite dans des solutions réactives, il faut accepter d’ouvrir plus radicalement le chantier institutionnel.


Conclusion

Nous vivons un moment paradoxal : jamais les sociétés n’ont disposé d’autant de connaissances sur leurs propres impasses, et rarement elles ont paru si incapables de les traduire en décisions légitimes. C’est ce décalage qui mine la confiance.

Reprendre Stiegler aujourd’hui, c’est donc faire un pas de plus. Oui, il faut bifurquer vers un horizon néguentropique, restaurer des capabilités, soutenir les communs, inventer une économie contributive, déprolétariser les existences et redonner aux techniques une fonction de culture plutôt que de capture. Mais cette bifurcation restera un mot d’ordre tant que nous ne mettrons pas au travail les deux grandes médiations qui organisent concrètement la confiance sociale : la démocratie et la monnaie.

Il ne s’agit pas de les abolir abstraitement, mais de les refonder à partir d’une autre question : non plus seulement « selon quelles procédures décidons-nous ? », ni « comment circulent les équivalences ? », mais quelles formes politiques et monétaires rendent possible une vie plus juste, plus habitable, plus contributive et plus libre ?

À cette condition seulement, le néguentropocène cessera d’être un horizon philosophique pour devenir une hypothèse institutionnelle crédible.


Références

  • Bernard Stiegler, Dans la disruption, Les Liens qui Libèrent, 2016.
  • Amartya Sen, travaux sur les capabilités.
  • Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Flammarion, 2026.
  • Michel Aglietta, André Orléan, Bruno Théret — théorie institutionnelle de la monnaie.
  • Christine Desan, Making Money, Harvard University Press, 2014.
  • Mouvement Sol — www.mouvement-sol.org
  • Eusko — monnaie locale du Pays basque nord.
  • Monnaie libre Ğ1 (« June ») — monnaie-libre.fr